Trujillo sans taxi

Au pied des murs de Chan-Chan
Au pied des murs de Chan-Chan

Il y a un truc qui me trotte dans la tête depuis un certain temps. Au moins depuis qu’on est entrés au Pérou, un mois auparavant. Et si les espagnols n’étaient pas venus tout saccager, à quoi ressemblerait le Pérou aujourd’hui ? La grande cité Chan-Chan, habitée par les Chimús du IXème au XVème siècle, serait-elle encore sur pied ? Le site archéologique, situé à deux pas de la grande ville de Trujillo, où on avons établi nos quartiers, se visite. En longeant ses murs monumentaux, étêtés par le temps, le vent marin et les pillages successifs, on entend au loin le son des vagues du Pacifique, se jetant joyeusement sur les plages de Huanchaco. En dehors de ça, les voix de la plus grande cité de terre au monde se sont tues à jamais.

À l'intérieur du Palacio Nik-An
À l’intérieur du Palacio Nik-An

À l’intérieur du Palacio Nik-An, les décorations murales surprennent : des vagues, des poissons, des pélicans et des motifs géométriques. Tout témoigne d’une imagination riche, plus démonstrative que la froide architecture inca, plus naïve que les somptuosités importées d’occident par la colonisation. Les céramiques Chimús, présentes dans tous les musées archéologiques du pays, montrent quelques scènes quotidiennes, renseignent sur leurs habitudes alimentaires, sur leur façon de s’habiller et sur leurs croyances. Mais pour ce qui est de savoir quelle était l’ambiance dans la cité, si on s’y sentait bien, si on s’y épanouissait plus que dans notre société capitaliste, on en est réduit à spéculer.

En 1470, les incas soumettent les Chimús, au prix d’un effort plus rude que pour le reste du pays1)À cette époque-là, les Chimús avaient eux-aussi des velléités d’expansion et ont peu apprécié de se retrouver privés de leur souveraineté sur leur territoire. et la décadence de Chan-Chan commence. Après la conquête espagnole, la ville est mise-à-sac : les conquistadors cherchent de l’or et se moquent de détruire ce qui fut l’une des plus grandes villes d’Amérique. De toute façon, c’était des infidèles, alors pas d’états d’âme.

Mur de la Huaca de la Luna (culture Moche)
Mur de la Huaca de la Luna (culture Moche)

Avant la culture Chimú, il y a eu les Moches (à prononcer [motché], hein), du début de notre ère jusqu’au VIIIème siècle. Eux-aussi avaient une cité dans la région, à l’emplacement du site archéologique appelé «Huacas del sol y de la luna». Là, au moins, on n’a pas de doutes : on n’aurait pas aimé vivre avec eux. Leur culte à la divinité Ai-Apaec inclut des sacrifices humains et une hiérarchie religieuse qui sent mauvais l’oligarchie. Il n’empêche que leur temple (la Huaca de la luna) impressionne et questionne : qu’avaient-ils besoin de le reconstruire tous les cent ans environ, en prenant bien soin à chaque fois de construire par dessus le précédent, atteignant ainsi la hauteur vertigineuse de 21 mètres dans sa conformation ultime ?

Mairie de Trujillo (place des armes)
Mairie de Trujillo (place des armes)

Notre rancœur envers le conquistador espagnol ne va pas jusqu’à nous empêcher de passer des journées entières à sillonner les rues de Trujillo. On visite tout ce qui peut se visiter, on entre partout où on nous laisse entrer et on s’autorise même quelques excentricités ; comme par exemple d’aller acheter des feuilles de coca sur le marché des grossistes ou d’aller boire un verre de bière artisanale sur l’avenue Húsares de Junín. Et le tout, sans jamais prendre un taxi, ce qui est presque un geste militant de notre part. Ah oui, il faut qu’on vous explique ça ! Les taxis au Pérou, c’est au bas mot 80% du trafic urbain. Ils circulent à vide la plupart du temps, en quête de client, et klaxonnent tous les piétons qu’ils croisent sur leur chemin. Donc, sur un petit trajet de 5 minutes à pied en ville, on se fait klaxonner 10 à 20 fois. Pollution de l’air, agression des oreilles. Alors que les transports en commun existent et sont plutôt corrects. En tout cas, à Trujillo, ils sont réguliers, pas trop pleins et très baratos2)Peu chers.. Péruvien, si tu aimes ton pays, lutte contre les taxis. Entre autre.

Sandrine essaye le Turrón péruvien. Conclusion : c'est pas très bon.
Sandrine essaye le Turrón péruvien. Conclusion : c’est pas très bon.

Comme d’habitude, au bout de quelques jours, on devient connus sur le marché du centre-ville. La tenancière de la juguería3)petite échoppe où l’on sert des jus de fruits sur demande qu’on fréquente tous les midis s’inquiète de ne pas nous voir quand on passera la journée à Huancacho. Huanchaco, c’est la ville voisine, où on trouve quelques-unes des plages les plus réputées de la région, notamment pour la présence de ces embarcations improbables que sont les caballitos de totora, fabriquées à partir de longues tiges d’une plante locale (la totora), comparable à notre roseau. La baignade, par contre, n’est pas une partie de plaisir : même si l’eau est assez chaude, il faut réussir à passer un banc de pierres pour entrer et sortir de l’eau. Je m’y aventure pendant que Sandrine peint le paysage. J’en ressors plein de bleus, de bosses et d’égratignures… Et en plus, je ne suis toujours pas sur la peinture. Encore plus agaçant qu’un taxi péruvien ! 😉

Denis

PS : Il y a un an, on visitait Belem.

References   [ + ]

1. À cette époque-là, les Chimús avaient eux-aussi des velléités d’expansion et ont peu apprécié de se retrouver privés de leur souveraineté sur leur territoire.
2. Peu chers.
3. petite échoppe où l’on sert des jus de fruits sur demande

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *