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Le Bosque Berlín ou les singes dans la brume

Vue du canyon depuis le Bosque Berlín, où nous travaillerons pendant une semaine
Vue du canyon depuis le Bosque Berlín, où nous travaillerons pendant une semaine

On est en route pour Bagua Grande, dans le nord du Pérou, dans ce qui constitue l’entrée occidentale de la forêt amazonienne. Quand j’entends ce nom, je rêve d’une vallée immense sur les rives du Rio Utcubamba qui descend, en cascade, depuis la Cordillère, pour abreuver un coin de paradis vert. J’imagine une forêt tropicale luxuriante et généreuse où se côtoient des bananiers, des cocotiers, des fougères géantes et des ficus, envahie par une flore excentrique et colorée, habitée par une faune bigarrée mais discrète. En fait, il n’en est rien. Le minibus qui nous mène de Chachapoyas à Bagua Grande circule entre des montagnes pelées par la sécheresse et la déforestation. Toute la vallée est maintenant dévolue à l’agriculture et devant nous s’étalent des hectares de rizières. Mon rêve ne serait qu’une vision romantique d’un monde sauvage perdu ?

2015-08-23T12:50:24
Le domaine des Rimarachín

Pour l’heure, nous sommes attendus dans une réserve, plus exactement une Aire de Conservation Privée1)ACP : Area de Conservacion Privada : le Bosque Berlín2)Forêt Berlin, nom donné à la zone par ses habitants, lors d’un vote à main levée, chez les Rimarachín. Pour y arriver, il nous faut faire un bout de chemin avec plusieurs moyens de transport différents. Et une fois arrivés à l’entrée de la zone, il faut encore marcher pendant une heure à travers la forêt, en croisant des fermes isolées ici et là. Mais nous mettrons plus d’une heure et demie à arriver jusqu’à la maison où nous allons travailler, parce qu’on s’est perdus plus d’une fois. Et à chaque fois, nous avons été accueillis par des chiens pas du tout amicaux, qui nous montraient sérieusement les crocs.

De gauche à droite : César, Yessy, Ricardo, Leyda et
De gauche à droite : César, Yessy, Ricardo, Leyda et Victoria

Nous finissons par arriver à la maison de Ricardo, Carmela et de leurs deux filles, Leyda et Victoria, en fin d’après-midi. Elle est enfin là, ma forêt rêvée ! On nous accueille avec le sourire et un goûter. On nous installe dans une grande chambre, uniquement pour tous les deux, et déjà, dès le repas du soir, avec les autres étudiants, chercheurs et travailleurs de la ferme, l’ambiance joviale s’installe. Tous ont un lien particulier avec la forêt. Victoria fait des études de biologie pour travailler à la préservation des espèces. Leyda travaille pour le gouvernement et, en parallèle s’occupe de la propriété familiale à des buts de préservation. C’est grâce à elle que la propriété est devenue depuis peu une réserve ACP. Cette dénomination est plutôt un label qui leur permet d’attirer des scientifiques, ainsi que des touristes, puisqu’ils proposent des chemins de randonnées vers divers lieux du Bosque Berlín.

Avec Leyda et Henry, les yeux levés vers la cime pour apercevoir les monos choros a cola amarilla
Avec Leyda et Henry, les yeux levés vers la cime pour apercevoir les monos choros a cola amarilla

César est étudiant en génie forestier. Il est ici en stage, pour repère des pousses d’arbres d’espèces natives qu’il replante en lisière ; c’est ça qu’on appelle la reforestation. Yessie, présente sur les lieux depuis huit mois, travaille pour une ONG d’écologistes ; elle est spécialiste des primates et elle est ici pour étudier une famille de singes Choros à queue jaune, espèce en voie de disparition. Elle doit inciter les populations à éviter la déforestation, coûte que coûte, afin de permettre aux espèces de s’étendre, voire de survivre en ce qui concerne celle-ci en particulier. Nous partageons nos derniers jours avec Henry, un ouvrier venu pour nettoyer les chemins de l’habitat des singes.

Ricardo, en pleine traite des vaches
Ricardo, en pleine traite des vaches

Les propriétaires, Ricardo et Carmela, font tourner la ferme en s’occupant du jardin et des animaux : des vaches, des cochons, des chevaux, des cuyes3)Cochons d’inde d’élevage et des poules. Ils ont une vision écologique de leur activité, s’opposant à l’utilisation d’agro-toxiques et à la déforestation. Leur ferme est constituée de deux bâtiments, l’un pour la cuisine, les bêtes et l’atelier, l’autre pour les chambres et les douches. Précisons que pendant notre séjour, le domaine est privé d’électricité. En effet, l’énergie électrique d’une centrale hydraulique qui est hors-service pour cause de sécheresse. Encore une autre conséquence de la déforestation. Pour nous, ça signifie douche froide et éclairage à la bougie.

2015-08-21T06:54:52Rapidement, sur notre demande, Ricardo et Leyda nous mettent au jardin, à la préparation de parcelles car c’est le bon moment pour faire les semences. En trois jours de travail, on bêche, on nettoie, on ratisse, on parcellise, on sème, on arrose. On fera même quelques chemins pour délimiter des zones du jardin, pas trop accessibles. Il y a de tout maintenant dans ce grand potager. Nous y avons semé de la cacahuète, différentes variétés de salades, des navets, de la tomate, du piment, du chou et une espèce de courge native de la région. Mais il y a déjà des pommes de terre, plusieurs sortes de maïs, des fraises, des aromates, des herbes à infusion, etc.

Un mono choro a cola amarilla
Un mono choro a cola amarilla

Le dimanche, on nous propose d’aller voir les singes, à une heure et demie de marche du domaine.  La forêt dans laquelle nous nous promenons appartient à une famille qui a décidé de participer à la sauvegarde de l’espèce4)elles sont très rares dans les environs ; déforester pour planter du pin et de l’eucalyptus rapportant beaucoup d’argent rapidement. Nous passons cinq heures à découvrir des papillons, des insectes, des fleurs inconnus. Nous croisons des traces d’animaux sur le sol, dont celles d’une espèce de petits tigres (ou gros chats sauvages), d’une espèce de gros rongeurs et de deux races différentes de serpents. C’est une forêt humide typique, avec ses moustiques, son odeur moite et les nuages suspendus au dessus de sa canopée. En milieu d’après-midi, c’est enfin la rencontre avec les singes. Ils sont là, sur la cime des arbres, tranquillement en train de manger, passant d’un endroit à un autre, avec une nonchalance qui nous fait croire qu’ils sont en paix ici. Nous nous installons au pied de ces grands arbres et faisons durer ce moment pendant des heures. Nous revenons au domaine, sept heures après l’avoir quitté, heureux d’avoir pu vivre quelques instants dans ce petit bout de monde sauvage.

2015-08-26T12:44:46Le lundi, on apprend qu’on ne pourra finalement pas rester autant qu’on le voudrait. En effet, Carmela est souffrante et Leyda doit retourner en ville pour travailler. Après avoir insisté, on nous permet de rester trois jours de plus, le temps d’arranger les deux entrées du domaine et de nettoyer des chemins qui ne se voyaient plus trop. Nous dégageons le passage d’accès à la maison, envahi par des herbes de toutes sortes. Nous préparons des panneaux de bois pour annoncer la bienvenue. On dessine, on peint, on coupe les piliers de bois qui vont accueillir les pancartes. J’en profite pour m’entailler le pouce gauche avec une machette. Ça met plus d’animation dans la ferme que les banales ampoules de Denis !

2015-08-26T12:46:08La ferme se vide peu à peu, les deux filles de la maison sont déjà parties et César, le planteur d’arbres retourne à ses études. Malgré cela, on se sent vraiment bien dans ce lieu de quiétude absolue même si on sait déjà qu’on ne pourra pas y rester plus longtemps. Malgré leur gentillesse, nos hôtes ne nous laissent pas prendre en charge certaines de leurs tâches quotidiennes, qui pourtant nous intéressent (comme celle de traire les vaches ou nourrir les animaux). Et c’est pourquoi cette quatrième expérience en tant que volontaires wwoofing sonne un peu comme un échec.

Sandrine

PS : Il y a un an, on visitait Brasília, après s’être prélassés sur la plage d’Algodoal.

References   [ + ]

1. ACP : Area de Conservacion Privada
2. Forêt Berlin, nom donné à la zone par ses habitants, lors d’un vote à main levée
3. Cochons d’inde d’élevage
4. elles sont très rares dans les environs ; déforester pour planter du pin et de l’eucalyptus rapportant beaucoup d’argent rapidement

2 réflexions au sujet de « Le Bosque Berlín ou les singes dans la brume »

  1. C’est super vous allez pouvoir nettoyer mon jardin qui doit ressembler maintenant à une petite jungle!!!
    Bisous à bientôt vous lire. Mutti

  2. Eh bien je vois que maman ne perd pas le nord !! C’est chouette votre travail à l’entrée de la propriété.

    Bonne continuation et à très bientôt 😉 Bisous

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