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Descendre l’Amazone (1ère partie) : Iquitos, dernière étape péruvienne

Lieu de confluence en ter l'Amazone et le rio Nanay
Lieu de confluence entre l’Amazone et le rio Nanay

Pour nous, le Pérou, c’est un peu une histoire d’eau ; nous y sommes entrés par le lac Titicaca, nous avons fréquenté l’océan Pacifique et nous sortons du pays par le fleuve Amazone. Ce dernier porte le nom de la tribu de femmes guerrières de la mythologie grecque alors qu’habituellement, les fleuves ont le nom de l’explorateur qui les découvre. En effet, Francisco de Orellana, colonel de Pizarro, a dû battre en retraite lors de sa première expédition sur ce fleuve, suite à une attaque par une tribu de femmes guerrières. Pour l’anecdote, ces dernières n’ont par la suite jamais été retrouvées. Il s’agit  du fleuve le plus long du monde, avec un peu plus de 7 000 kms, et par endroit, il atteint 40 kms de large, à la saison des pluies !

Les différentes étapes de notre voyage sur l'Amazone
Les différentes étapes de notre voyage sur l’Amazone – Cliquez pour agrandir

Nous quittons la ville de Chachapoyas pour rejoindre Yurimaguas afin d’y prendre un bateau, direction Iquitos. Entre les deux premières villes, nous faisons un trajet de onze heures de minibus, à travers les contreforts verdoyants de la Cordillère péruvienne, pour arriver sur les rives du fleuve Huallaga, affluent de l’Amazone. À Yurimaguas, je découvre avec stupeur que ma carte bleue a également été clonée et que des malfrats essaient de s’en servir (sans succès car la copie devait comporter des erreurs, ouf !)1)N’ayant pas utilisé ma carte depuis plus d’un an, nous savons maintenant où a lieu le trafic ; il s’agit d’un ou plusieurs distributeurs de la Banque de la Nation de Chachapoyas, dans la rue Ayacucho, seul distributeur que j’ai utilisé depuis que celle de Denis est bloquée ! Nous décidons donc de contacter les autorités rencontrées précédemment pour les en informer…en vain..

Séance lecture studieuse
Séance lecture studieuse

Nous restons une seule nuit à Yurimaguas, le temps de trouver un bateau et l’équipement nécessaire au voyage qui dure deux jours. Après avoir fait le plein d’eau et installer nos hamacs, nous voilà partis, lentement, au rythme de l’eau, pour rejoindre Iquitos, la ville du caoutchouc. Nous sommes installés au niveau inférieur, avec les locaux. En haut, c’est presque vide : c’est là que sont les cabines2)de confort relatif, car exiguës, sans ventilateur ni air conditionné et assez chères. Elles sont occupées par les gringos et les péruviens aisés. et un petit espace pour des hamacs, uniquement occupé par des gringos. Les activités à bord sont celles que l’on choisit. Pour nous, c’est lecture, musique, apprentissage et révision du portugais du Brésil, sieste, photos et crapette3)sorte de réussite qui se joue à deux. Au hasard des escales dans certains ports, des vendeurs ambulants nous font découvrir de nouvelles spécialités culinaires et des nouveaux fruits, comme l’aguaje4)fruit du palmier-bâche, un fruit acide qu’il faut peler longuement et sur lequel il y a finalement peu de chair. Le bord du fleuve va en s’élargissant au fur et à mesure du trajet mais les rives se ressemblent ; pure forêt amazonienne et villages parsemés. Comme nous l’avions déjà constaté lors d’une étape similaire au Brésil, il y a un an, les levers et couchers de soleil sont magiques !

Chargement d’œufs qui ne seront plus très frais arrivés à Iquitos !
Chargement d’œufs qui ne seront plus très frais arrivés à Iquitos !

Je sais, descendre l’Amazone, d’aucuns diraient qu’il n’y a rien de plus facile ; nous voguons dans le sens du courant. Quand bien même, il y a les avaries possibles, le niveau d’eau insuffisant du fleuve dans certains endroits pour la saison, le risque des bestioles pour les européens à peau blanche et fragile que nous sommes, il y a l’hygiène à bord qui est très relative, il y a les nuits sans sommeil si on n’a pas l’habitude de dormir en hamac, avec des voisins bruyants, et il y a l’ennui. Bref, c’est quand même un peu l’aventure.

Place des Armes, Iquitos
Place des Armes, Iquitos

Après deux jours de bateau, on est contents d’arriver à Iquitos pour quatre jours à terre. Cette ville a connu un essor fulgurant à la fin du 19ème siècle, pendant trente ans, grâce à l’extraction du caoutchouc du chiringa (ou hévéa). Nous visitons l’un des premiers bateaux à vapeur qui chargeait le caoutchouc, le Ayapua, devenu musée aujourd’hui. De ce fait, la ville possède quelques demeures coloniales plus ou moins bien conservées et très souvent converties en boutiques ! Dès les années 1910, la production chute car le caoutchouc vient maintenant d’Asie et coûte beaucoup moins cher. La ville d’Iquitos connaît alors un déclin économique qu’elle contrebalancera par la suite avec le pétrole et plus récemment par le tourisme d’aventure.

Promenade guidée dans la Réserve Allpahuayo Mishana
Promenade guidée dans la Réserve Allpahuayo Mishana

Une fois fait le tour de la ville, on nous indique une réserve où aller se promener et divers centres de protection d’animaux en voie de disparition. Lors d’une journée particulièrement chaude, on ira se balader dans une partie de la forêt tropicale, réservée à la conservation des espèces, la Réserve Nationale Allpahuayo Mishana. Sans vergogne5)on aime bien utiliser cette expression car on l’emploie souvent en espagnol –  sin vergüenza – et en portugais – sem vergonha, sans crème solaire, sans nourriture, avec un seul litre d’eau et en sandales (!), on se rend compte une fois sur place qu’on n’est pas bien préparés pour ces chemins humides, aux insectes étranges, par endroit éclairés d’un soleil qui nous cuit sur place. Une bonne heure et demie de promenade guidée aura raison de nous. Même à l’abri d’arbres centenaires, immenses et aux racines parfois étonnantes, la moiteur de l’air est étouffante. Toutefois, nous aurons rencontré des espèces médicinales rares, comme les arbustes « Pie de vache » et Camu-camu. On goûtera le fruit de ce dernier en jus bien frais, le lendemain, sur le marché. Plus loin, nous visitons un centre de protection des manatís, gros mammifères marins en voie de disparition, pouvant atteindre 3 mètres de long, chassés ou simplement tués par ceux qui les croisent dans les cours d’eau de l’Amazonie. En fait, ce sont des herbivores très dociles et tranquilles qui se laissent caresser et qui visiblement souffrent d’être tant méconnus.

Mes amis les papillons !
Mes amis les papillons !

Le lendemain, on visite aussi un autre centre de conservation d’espèces aquatiques comme le piraña, le paiche ou le caïman. Nous passerons surtout un merveilleux moment en compagnie de papillons, protégés par une famille qui gère la réserve Pilpintuwasi, pour les élever et les relâcher dans leur milieu naturel. On nous explique toutes les étapes de leur vie. Pendant les quelques heures qui suivent la sortie du cocon, les papillons restent immobiles car ils font sécher leurs ailes, instants qui permettent de les approcher, de les cueillir et de les déposer là où l’on veut 6)oreilles, cheveux, vêtements…. J’ai littéralement été troublée par cette rencontre, à en avoir de doux frissons. À la fin, nous libérons chacun un papillon, un rituel qui satisfait aux exigences écologistes des voyageurs qui passent par là. Lors de ces diverses visites, nous traversons de jolis petits villages tout tranquilles, aux petites rues étroites, où la vie semble s’écouler tout doucement. Les maisons en bois sont ici sur pilotis et leurs toits recouverts de grandes feuilles séchées du palmier-bâche7)arbre utilisé entièrement, de ces fruits jusqu’à la fibre, pour la construction, la fabrication d’objets en tout genre et bien plus encore..

Le juane, riz cuisiné dans une feuille de bananier
Le juane, riz cuisiné dans une feuille de bananier

Encore une fois, c’est sur les marchés et leurs comedores que l’on passe du temps. Dans cette partie du Pérou, la gastronomie change de nouveau. Ici, ce sont les poissons d’eau douce qui font l’honneur des grils. On goûte plusieurs plats typiques, du sábalo grillé (un poisson du coin), du chorizo et du tacacho (sorte de purée de bananes cuite dans sa feuille et servie en boule).

 

Lever de soleil à bord du Victor Manuel
Lever de soleil à bord du Victor Manuel

Après ce dernier séjour péruvien, nous quittons une nouvelle fois la terre ferme pour un voyage de quasi deux jours en bateau jusqu’à Tabatinga, ville brésilienne située à la triple frontière8)Tabatinga au Brésil, Santa Rosa au Pérou et Leticia en Colombie. Cette fois-ci, le bateau, le Victor Manuel, a une mine un peu défraîchie mais il a le mérite d’avoir un capitaine, un pilote et un personnel efficace et compétent. Cette deuxième étape nous vaut encore des paysages luxuriants et verdoyants et une rencontre rare et furtive avec des dauphins roses, au coucher du soleil.

 

Maison typique sur les rives de l'Amazone
Maison typique sur les rives de l’Amazone

Finalement, après deux mois et un jour, que retenons-nous du Pérou ? D’abord, c’est réellement, à l’égal de la France, le pays de la gastronomie. Elle y est riche et très variée, du fait de la diversité des climats et régions. Ensuite et bien que nous n’ayons été hébergés que par peu de personnes ici, à chaque fois, les rencontres ont été sympathiques, riches en émotions et fortes en souvenir. En quittant le sol péruvien, nous nous remémorons deux étapes importantes dans notre voyage : le Bosque Berlin et sa forte volonté de sauvegarde des espèces et surtout Victoria et Jimmy aux cœurs d’or, d’Ayacucho.

Sandrine

PS : Il y a un an, on rencontrait Elis, à Belo Horizonte, dans l’état du Minas Gerais !

References   [ + ]

1. N’ayant pas utilisé ma carte depuis plus d’un an, nous savons maintenant où a lieu le trafic ; il s’agit d’un ou plusieurs distributeurs de la Banque de la Nation de Chachapoyas, dans la rue Ayacucho, seul distributeur que j’ai utilisé depuis que celle de Denis est bloquée ! Nous décidons donc de contacter les autorités rencontrées précédemment pour les en informer…en vain.
2. de confort relatif, car exiguës, sans ventilateur ni air conditionné et assez chères. Elles sont occupées par les gringos et les péruviens aisés.
3. sorte de réussite qui se joue à deux
4. fruit du palmier-bâche
5. on aime bien utiliser cette expression car on l’emploie souvent en espagnol –  sin vergüenza – et en portugais – sem vergonha
6. oreilles, cheveux, vêtements…
7. arbre utilisé entièrement, de ces fruits jusqu’à la fibre, pour la construction, la fabrication d’objets en tout genre et bien plus encore.
8. Tabatinga au Brésil, Santa Rosa au Pérou et Leticia en Colombie

Dans les vertes vallées des Chachapoyas

2015-09-01T11-42-28Ça fait une heure qu’on est assis là, sur la place du petit village de Chocta, à attendre qu’une mobilidad1)C’est comme ça qu’on appelle les transports collectifs icipasse et veuille bien nous ramener à Luya. Luya, où nous devrons prendre un autre transport pour revenir à Chachapoyas où on a établi nos quartiers. Autant dire qu’on est ici au fin fond du Pérou. Derrière nous, une petite feria bat son plein. C’est d’ailleurs là qu’on a déjeuné – du riz, des haricots rouges et du chou cru, ce qui nous donne l’impression d’être revenus au Brésil. Tout autour de nous, les habitants portent de grands ponchos. N’allez pas croire que ce soit si courant que ça : que ce soit au Pérou ou en Bolivie, ce sont surtout les touristes qui portent ce genre de vêtements ! Je me tourne vers Sandrine ; elle a tellement froid que ses lèvres ont pris une teinte violette. On n’est décidément pas assez couverts. Il faut dire qu’on ne s’était pas renseignés sur l’altitude de notre destination, qui dépasse les 3000 m. Et qui dit altitude… dit froid. Même en pleine zone tropicale.

Sarcophages chachapoyas
Sarcophages chachapoyas

Vous me direz : qu’est-ce que vous aviez besoin d’aller vous perdre là-bas ? Eh bien, on est allé voir les fameux sarcophages de Karajía, à flanc de montagne, laissés là il y a environ 600 ans par les Chachapoyas. On les trouve pris en photos dans toutes les vitrines de la ville de Chachapoyas et dans notre hôtel notre porte-clés et notre lampe de chevet sont à leur effigie. Alors on s’est dit : tiens ! et si on allait les voir en vrai. Et maintenant que c’est fait, on comprend que peu de gens le fassent… C’est très isolé, mal documenté et le voyage du retour est incertain. D’ailleurs, on se demande où on va pouvoir dormir si aucune mobilidad ne passe. Lorsqu’enfin on nous prend, notre soulagement est immense ! La voiture s’arrête dans un village un peu plus loin, Cruz-Pata, pour y déposer quelqu’un. Une jeune fille frappe à ma vitre, j’ouvre, elle me donne une fleur et s’en va. Confondante gentillesse si typiquement péruvienne !

Rue Amazonas, dans Chachapoyas
Rue Amazonas, dans Chachapoyas

Gentillesse qui contraste avec un incident bien moins poétique qui vient de nous arriver : je me suis fait cloner ma carte bleue ! Je le découvre en consultant mon compte en banque, au retour de la semaine que nous avons passée au Bosque Berlín : mon compte courant est à sec et je note que deux retraits ont été effectués depuis le Costa-Rica. Ce genre d’incident aurait pu aussi m’arriver en France, certes, mais en voyage, ça complique tout : comment se faire envoyer une nouvelle carte-bleue quand on change de ville toutes les semaines ? On se console en allant se boire un Pisco Sour2)Cocktail à base de Pisco et de jus de citron dans un joli bar donnant sur la Calle Amazonas, sympathique rue piétonne du centre-ville.

Plaza de la Independancia
Plaza de la Independancia

La ville de Chachapoyas en elle-même n’est pas dépourvue de charme, d’ailleurs, avec ses beaux murs blancs et ses balcons. Comme d’habitude, on entre partout où on le peut, visitant les casas coloniales, le marché et les petites places où règnent une ambiance très détendue. Même les taxis se font discrets ici, c’est dire ! Cela dit, les touristes qui s’arrêtent là viennent plutôt pour le Kuélap, imposante forteresse de la culture Chachapoyas et pour la chute d’eau de Gocta, qui est l’une des plus hautes du monde.

Kuelap, forteresse chachapoyas
Kuelap, forteresse chachapoyas

Pour Kuélap, on opte pour la solution de facilité et on passe par le tour operator lié à notre hôtel. Y aller par ses propres moyens est très complexe et on a déjà été échaudés par les sarcophages de Karajía… Par chance, on tombe sur un groupe très sympathique. Notre guide vient de Puno3)Notre première étape péruvienne ! et parle de son pays avec compétence. Il évoque notamment la dualité problématique de l’identité péruvienne : ni complètement indigène, ni complètement occidentale. Il y a aussi un couple de français baroudeurs, Nat et Nico4)voir leur blog ici : natetnico.over-blog.com et un italien qui a fait du wwoofing dans le Minas Gerais5)Mais si, souvenez-vous, c’est un état brésilien proche de Rio de Janeiro, où on a jardiné pendant deux semaines avec une bande d’étudiants en agro-écologie. – forcément, ça crée des liens ! La forteresse du Kuélap vaut vraiment le détour : c’est un site archéologique immense, garni de petites maisons rondes et possédant un temple évasé très énigmatique. Ajoutons que la vue sur les vallées alentours est spectaculaire, même par temps couvert.

Sur le chemin vers la cascade
Sur le chemin vers la cascade

Notre dernière sortie sera pour aller voir la fameuse cascade de Gocta. Cette fois-ci, le soleil daigne se montrer, mais… seulement sur le chemin du retour, le bougre ! On immortalise cette promenade en prenant de nombreux clichés : quelque chose nous dit qu’il s’agit là de notre dernière excursion dans la Cordillère des Andes.

En chemin vers la cascade de Gocta
En chemin vers la cascade de Gocta

 

Parce que oui, à partir de la prochaine étape, on entame le chemin du retour. Cela dit, ne vous attendez pas à nous voir à votre porte demain : on va prendre encore pour plus de 50 jours rien que pour quitter le continent ! Et ça inclut un retour (fracassant) au Brésil en passant par l’Amazone ! Bref, on n’a pas dit notre dernier mot !

 

Denis

PS : Il y a un an, on se baignait dans les cascades du Goias.

References   [ + ]

1. C’est comme ça qu’on appelle les transports collectifs ici
2. Cocktail à base de Pisco et de jus de citron
3. Notre première étape péruvienne !
4. voir leur blog ici : natetnico.over-blog.com
5. Mais si, souvenez-vous, c’est un état brésilien proche de Rio de Janeiro, où on a jardiné pendant deux semaines avec une bande d’étudiants en agro-écologie.

Le Bosque Berlín ou les singes dans la brume

Vue du canyon depuis le Bosque Berlín, où nous travaillerons pendant une semaine
Vue du canyon depuis le Bosque Berlín, où nous travaillerons pendant une semaine

On est en route pour Bagua Grande, dans le nord du Pérou, dans ce qui constitue l’entrée occidentale de la forêt amazonienne. Quand j’entends ce nom, je rêve d’une vallée immense sur les rives du Rio Utcubamba qui descend, en cascade, depuis la Cordillère, pour abreuver un coin de paradis vert. J’imagine une forêt tropicale luxuriante et généreuse où se côtoient des bananiers, des cocotiers, des fougères géantes et des ficus, envahie par une flore excentrique et colorée, habitée par une faune bigarrée mais discrète. En fait, il n’en est rien. Le minibus qui nous mène de Chachapoyas à Bagua Grande circule entre des montagnes pelées par la sécheresse et la déforestation. Toute la vallée est maintenant dévolue à l’agriculture et devant nous s’étalent des hectares de rizières. Mon rêve ne serait qu’une vision romantique d’un monde sauvage perdu ?

2015-08-23T12:50:24
Le domaine des Rimarachín

Pour l’heure, nous sommes attendus dans une réserve, plus exactement une Aire de Conservation Privée1)ACP : Area de Conservacion Privada : le Bosque Berlín2)Forêt Berlin, nom donné à la zone par ses habitants, lors d’un vote à main levée, chez les Rimarachín. Pour y arriver, il nous faut faire un bout de chemin avec plusieurs moyens de transport différents. Et une fois arrivés à l’entrée de la zone, il faut encore marcher pendant une heure à travers la forêt, en croisant des fermes isolées ici et là. Mais nous mettrons plus d’une heure et demie à arriver jusqu’à la maison où nous allons travailler, parce qu’on s’est perdus plus d’une fois. Et à chaque fois, nous avons été accueillis par des chiens pas du tout amicaux, qui nous montraient sérieusement les crocs.

De gauche à droite : César, Yessy, Ricardo, Leyda et
De gauche à droite : César, Yessy, Ricardo, Leyda et Victoria

Nous finissons par arriver à la maison de Ricardo, Carmela et de leurs deux filles, Leyda et Victoria, en fin d’après-midi. Elle est enfin là, ma forêt rêvée ! On nous accueille avec le sourire et un goûter. On nous installe dans une grande chambre, uniquement pour tous les deux, et déjà, dès le repas du soir, avec les autres étudiants, chercheurs et travailleurs de la ferme, l’ambiance joviale s’installe. Tous ont un lien particulier avec la forêt. Victoria fait des études de biologie pour travailler à la préservation des espèces. Leyda travaille pour le gouvernement et, en parallèle s’occupe de la propriété familiale à des buts de préservation. C’est grâce à elle que la propriété est devenue depuis peu une réserve ACP. Cette dénomination est plutôt un label qui leur permet d’attirer des scientifiques, ainsi que des touristes, puisqu’ils proposent des chemins de randonnées vers divers lieux du Bosque Berlín.

Avec Leyda et Henry, les yeux levés vers la cime pour apercevoir les monos choros a cola amarilla
Avec Leyda et Henry, les yeux levés vers la cime pour apercevoir les monos choros a cola amarilla

César est étudiant en génie forestier. Il est ici en stage, pour repère des pousses d’arbres d’espèces natives qu’il replante en lisière ; c’est ça qu’on appelle la reforestation. Yessie, présente sur les lieux depuis huit mois, travaille pour une ONG d’écologistes ; elle est spécialiste des primates et elle est ici pour étudier une famille de singes Choros à queue jaune, espèce en voie de disparition. Elle doit inciter les populations à éviter la déforestation, coûte que coûte, afin de permettre aux espèces de s’étendre, voire de survivre en ce qui concerne celle-ci en particulier. Nous partageons nos derniers jours avec Henry, un ouvrier venu pour nettoyer les chemins de l’habitat des singes.

Ricardo, en pleine traite des vaches
Ricardo, en pleine traite des vaches

Les propriétaires, Ricardo et Carmela, font tourner la ferme en s’occupant du jardin et des animaux : des vaches, des cochons, des chevaux, des cuyes3)Cochons d’inde d’élevage et des poules. Ils ont une vision écologique de leur activité, s’opposant à l’utilisation d’agro-toxiques et à la déforestation. Leur ferme est constituée de deux bâtiments, l’un pour la cuisine, les bêtes et l’atelier, l’autre pour les chambres et les douches. Précisons que pendant notre séjour, le domaine est privé d’électricité. En effet, l’énergie électrique d’une centrale hydraulique qui est hors-service pour cause de sécheresse. Encore une autre conséquence de la déforestation. Pour nous, ça signifie douche froide et éclairage à la bougie.

2015-08-21T06:54:52Rapidement, sur notre demande, Ricardo et Leyda nous mettent au jardin, à la préparation de parcelles car c’est le bon moment pour faire les semences. En trois jours de travail, on bêche, on nettoie, on ratisse, on parcellise, on sème, on arrose. On fera même quelques chemins pour délimiter des zones du jardin, pas trop accessibles. Il y a de tout maintenant dans ce grand potager. Nous y avons semé de la cacahuète, différentes variétés de salades, des navets, de la tomate, du piment, du chou et une espèce de courge native de la région. Mais il y a déjà des pommes de terre, plusieurs sortes de maïs, des fraises, des aromates, des herbes à infusion, etc.

Un mono choro a cola amarilla
Un mono choro a cola amarilla

Le dimanche, on nous propose d’aller voir les singes, à une heure et demie de marche du domaine.  La forêt dans laquelle nous nous promenons appartient à une famille qui a décidé de participer à la sauvegarde de l’espèce4)elles sont très rares dans les environs ; déforester pour planter du pin et de l’eucalyptus rapportant beaucoup d’argent rapidement. Nous passons cinq heures à découvrir des papillons, des insectes, des fleurs inconnus. Nous croisons des traces d’animaux sur le sol, dont celles d’une espèce de petits tigres (ou gros chats sauvages), d’une espèce de gros rongeurs et de deux races différentes de serpents. C’est une forêt humide typique, avec ses moustiques, son odeur moite et les nuages suspendus au dessus de sa canopée. En milieu d’après-midi, c’est enfin la rencontre avec les singes. Ils sont là, sur la cime des arbres, tranquillement en train de manger, passant d’un endroit à un autre, avec une nonchalance qui nous fait croire qu’ils sont en paix ici. Nous nous installons au pied de ces grands arbres et faisons durer ce moment pendant des heures. Nous revenons au domaine, sept heures après l’avoir quitté, heureux d’avoir pu vivre quelques instants dans ce petit bout de monde sauvage.

2015-08-26T12:44:46Le lundi, on apprend qu’on ne pourra finalement pas rester autant qu’on le voudrait. En effet, Carmela est souffrante et Leyda doit retourner en ville pour travailler. Après avoir insisté, on nous permet de rester trois jours de plus, le temps d’arranger les deux entrées du domaine et de nettoyer des chemins qui ne se voyaient plus trop. Nous dégageons le passage d’accès à la maison, envahi par des herbes de toutes sortes. Nous préparons des panneaux de bois pour annoncer la bienvenue. On dessine, on peint, on coupe les piliers de bois qui vont accueillir les pancartes. J’en profite pour m’entailler le pouce gauche avec une machette. Ça met plus d’animation dans la ferme que les banales ampoules de Denis !

2015-08-26T12:46:08La ferme se vide peu à peu, les deux filles de la maison sont déjà parties et César, le planteur d’arbres retourne à ses études. Malgré cela, on se sent vraiment bien dans ce lieu de quiétude absolue même si on sait déjà qu’on ne pourra pas y rester plus longtemps. Malgré leur gentillesse, nos hôtes ne nous laissent pas prendre en charge certaines de leurs tâches quotidiennes, qui pourtant nous intéressent (comme celle de traire les vaches ou nourrir les animaux). Et c’est pourquoi cette quatrième expérience en tant que volontaires wwoofing sonne un peu comme un échec.

Sandrine

PS : Il y a un an, on visitait Brasília, après s’être prélassés sur la plage d’Algodoal.

References   [ + ]

1. ACP : Area de Conservacion Privada
2. Forêt Berlin, nom donné à la zone par ses habitants, lors d’un vote à main levée
3. Cochons d’inde d’élevage
4. elles sont très rares dans les environs ; déforester pour planter du pin et de l’eucalyptus rapportant beaucoup d’argent rapidement

Trujillo sans taxi

Au pied des murs de Chan-Chan
Au pied des murs de Chan-Chan

Il y a un truc qui me trotte dans la tête depuis un certain temps. Au moins depuis qu’on est entrés au Pérou, un mois auparavant. Et si les espagnols n’étaient pas venus tout saccager, à quoi ressemblerait le Pérou aujourd’hui ? La grande cité Chan-Chan, habitée par les Chimús du IXème au XVème siècle, serait-elle encore sur pied ? Le site archéologique, situé à deux pas de la grande ville de Trujillo, où on avons établi nos quartiers, se visite. En longeant ses murs monumentaux, étêtés par le temps, le vent marin et les pillages successifs, on entend au loin le son des vagues du Pacifique, se jetant joyeusement sur les plages de Huanchaco. En dehors de ça, les voix de la plus grande cité de terre au monde se sont tues à jamais.

À l'intérieur du Palacio Nik-An
À l’intérieur du Palacio Nik-An

À l’intérieur du Palacio Nik-An, les décorations murales surprennent : des vagues, des poissons, des pélicans et des motifs géométriques. Tout témoigne d’une imagination riche, plus démonstrative que la froide architecture inca, plus naïve que les somptuosités importées d’occident par la colonisation. Les céramiques Chimús, présentes dans tous les musées archéologiques du pays, montrent quelques scènes quotidiennes, renseignent sur leurs habitudes alimentaires, sur leur façon de s’habiller et sur leurs croyances. Mais pour ce qui est de savoir quelle était l’ambiance dans la cité, si on s’y sentait bien, si on s’y épanouissait plus que dans notre société capitaliste, on en est réduit à spéculer.

En 1470, les incas soumettent les Chimús, au prix d’un effort plus rude que pour le reste du pays1)À cette époque-là, les Chimús avaient eux-aussi des velléités d’expansion et ont peu apprécié de se retrouver privés de leur souveraineté sur leur territoire. et la décadence de Chan-Chan commence. Après la conquête espagnole, la ville est mise-à-sac : les conquistadors cherchent de l’or et se moquent de détruire ce qui fut l’une des plus grandes villes d’Amérique. De toute façon, c’était des infidèles, alors pas d’états d’âme.

Mur de la Huaca de la Luna (culture Moche)
Mur de la Huaca de la Luna (culture Moche)

Avant la culture Chimú, il y a eu les Moches (à prononcer [motché], hein), du début de notre ère jusqu’au VIIIème siècle. Eux-aussi avaient une cité dans la région, à l’emplacement du site archéologique appelé «Huacas del sol y de la luna». Là, au moins, on n’a pas de doutes : on n’aurait pas aimé vivre avec eux. Leur culte à la divinité Ai-Apaec inclut des sacrifices humains et une hiérarchie religieuse qui sent mauvais l’oligarchie. Il n’empêche que leur temple (la Huaca de la luna) impressionne et questionne : qu’avaient-ils besoin de le reconstruire tous les cent ans environ, en prenant bien soin à chaque fois de construire par dessus le précédent, atteignant ainsi la hauteur vertigineuse de 21 mètres dans sa conformation ultime ?

Mairie de Trujillo (place des armes)
Mairie de Trujillo (place des armes)

Notre rancœur envers le conquistador espagnol ne va pas jusqu’à nous empêcher de passer des journées entières à sillonner les rues de Trujillo. On visite tout ce qui peut se visiter, on entre partout où on nous laisse entrer et on s’autorise même quelques excentricités ; comme par exemple d’aller acheter des feuilles de coca sur le marché des grossistes ou d’aller boire un verre de bière artisanale sur l’avenue Húsares de Junín. Et le tout, sans jamais prendre un taxi, ce qui est presque un geste militant de notre part. Ah oui, il faut qu’on vous explique ça ! Les taxis au Pérou, c’est au bas mot 80% du trafic urbain. Ils circulent à vide la plupart du temps, en quête de client, et klaxonnent tous les piétons qu’ils croisent sur leur chemin. Donc, sur un petit trajet de 5 minutes à pied en ville, on se fait klaxonner 10 à 20 fois. Pollution de l’air, agression des oreilles. Alors que les transports en commun existent et sont plutôt corrects. En tout cas, à Trujillo, ils sont réguliers, pas trop pleins et très baratos2)Peu chers.. Péruvien, si tu aimes ton pays, lutte contre les taxis. Entre autre.

Sandrine essaye le Turrón péruvien. Conclusion : c'est pas très bon.
Sandrine essaye le Turrón péruvien. Conclusion : c’est pas très bon.

Comme d’habitude, au bout de quelques jours, on devient connus sur le marché du centre-ville. La tenancière de la juguería3)petite échoppe où l’on sert des jus de fruits sur demande qu’on fréquente tous les midis s’inquiète de ne pas nous voir quand on passera la journée à Huancacho. Huanchaco, c’est la ville voisine, où on trouve quelques-unes des plages les plus réputées de la région, notamment pour la présence de ces embarcations improbables que sont les caballitos de totora, fabriquées à partir de longues tiges d’une plante locale (la totora), comparable à notre roseau. La baignade, par contre, n’est pas une partie de plaisir : même si l’eau est assez chaude, il faut réussir à passer un banc de pierres pour entrer et sortir de l’eau. Je m’y aventure pendant que Sandrine peint le paysage. J’en ressors plein de bleus, de bosses et d’égratignures… Et en plus, je ne suis toujours pas sur la peinture. Encore plus agaçant qu’un taxi péruvien ! 😉

Denis

PS : Il y a un an, on visitait Belem.

References   [ + ]

1. À cette époque-là, les Chimús avaient eux-aussi des velléités d’expansion et ont peu apprécié de se retrouver privés de leur souveraineté sur leur territoire.
2. Peu chers.
3. petite échoppe où l’on sert des jus de fruits sur demande

Lima, capitale gastronomique d’Amérique

Cathédrale de Lima
Cathédrale de Lima

«Vous devez absolument aller manger du poisson à Callao !» C’est ce que nous conseille une femme assise à côté de nous au marché de Lima, alors que nous dégustons un délicieux repas composé de ceviche et de causa, plats typiques péruviens. Elle nous parle de sa province, Huanuco, où l’on trouve des oranges «douces comme du miel» ! Elle en parle tellement bien… Ça donne envie.

Sur le marché de Callao
Sur le marché de Callao

Arrivés à Lima, on prend de nouveau nos marques, hôtel pas cher où on ne croise que des locaux, repas sur le marché central pour 8 soles1)2,4€. Et effectivement, le niveau gastronomique est monté d’un cran. Tout y est plus fin, plus varié et toujours aussi étonnant. Nous profitons donc d’une visite de la forteresse du roi Felipe , à Callao, le port de Lima, pour y déguster du poisson. Ce sera du chicharron de poisson pour moi et de calamar pour Denis, avec un ceviche en entrée. Dans un port, autant  se la jouer « total poisson » ! Sans oublier la chicha morada, boisson nationale à base de maïs violet.

Fuerte del Rey Felipe
Fuerte del Rey Felipe, à Callao

Le fort du roi Felipe V date de l’époque des attaques de pirates et corsaires qui avaient couramment lieu dans la baie de Lima, au XIIIème siècle, et la visite nous emmène sur les traces des comparses de Jack Sparrow2)héros de la trilogie des films Pirates des Caraïbes, avec Johnny Depp. Pendant deux heures, on est embarqués dans l’histoire militaire du Pérou, celle de l’époque des bandits de grands chemins et des mers mais aussi celle des libérateurs, San Martin et Bolivar.

Dans le parc des expositions
Dans le parc des expositions de Lima

Côté histoire, à Lima, nous sommes servis. Des origines jusqu’à aujourd’hui, il y a des musées à peu près pour tous les goûts. Au musée d’Art (le MALI), on profite du dernier jour d’une exposition sur la société Chavín3)environ -3500 av. J.C. pour en apprendre plus sur les origines du peuplement péruvien. C’est la première civilisation des Andes centrales, dont un complexe archéologique a été découvert à 450 kms de Lima, durant ces dernières années. On leur reconnaît une parfaite maîtrise de la sculpture sur pierre et un art de la céramique bien plus avancé que la plupart des civilisations qui suivront.

La Huaca Pucllana
La Huaca Pucllana

Pour aller plus loin avec l’histoire du Pérou, nous sommes allés visiter la Huaca Pucllana, site religieux de la culture Lima, entre 800 et 1000 ap. J.C., qui s’étend sur plus de 6 hectares, dans le quartier Miraflores. C’est une pyramide en adobe4)brique composée d’un mélange d’argile, d’eau et d’un liant, ici des coquillages pilés, séchées ensuite au soleil qui recueillait des tombes et où étaient pratiqués les sacrifices humains. La construction de la pyramide est dite « en livre » , pour résister aux tremblements de terre.

Tombe de Pizarro dans la cathédrale de Lima
Tombe de Pizarro dans la cathédrale de Lima

Lima est aussi connue pour avoir été fondée par le conquistador Francisco Pizarro, en 1535. C’est d’ailleurs là qu’il est mort, assassiné par un de ses lieutenants. C’est dans la cathédrale que ses restes ont été retrouvés et authentifiés. La ville avait d’abord été baptisée « Cité des rois » mais avec le temps son nom quechua, ‘limaq’, ou Rimac5)également nom du fleuve traversant la ville, mal prononcé par les espagnols, a perduré. Ainsi est née Lima !

Plage de Miraflores
Plage de Miraflores

Bien sûr, comme d’habitude, nous arpentons les rues de la ville, à la recherche de coins sympathiques et parfois délaissés par les circuits touristiques. Le temps n’est pas au beau fixe et ça ne nous empêche pas de prendre des photos, quitte à utiliser un peu plus le noir et blanc que d’habitude. Sans soleil, le joli quartier aux petites maisons colorées de Chucuito perd de son charme et les églises et autres couvents paraissent tristes. Les plages de Miraflores délaissées par les baigneurs et prises d’assaut par les surfeurs me serviront de modèle à une peinture.

Un des nombreux chats de Lima
Un des nombreux chats de Lima

Pour conjurer ce temps nuageux, on entre dans le couvent franciscain6)c’est juré, c’est la dernière fois qu’on en visite un ;- !) et ses catacombes. Avec son mélange d’art espagnol et maure, il est très impressionnant et l’ossuaire ressemble à un grand bazar. Nous entrons également dans l’ancienne estación central, aujourd’hui Maison de la littérature péruvienne ou bibliothèque Mario Vargas Llosa. On y visite une exposition sur l’histoire de la littérature péruvienne pour enfant.

La cerise sur le gâteau sera la visite du musée de la gastronomie péruvienne. Et non, on ne connaissait pas tout ! Du coup, on sort avec une liste de plats et boissons à repérer afin de les goûter avant de quitter le pays…

Les deux derniers jours, le soleil semble sortir de sa cachette et nous fait des clins d’œil.

Petit conseil pour voyageurs : visite vivement recommandée du Musée National d’Archéologie, Anthropologie et Histoire du Pérou, qui se trouve dans le quartier Pueblo libre. Et dans le coin, il y a pas mal de petits restaurant pour manger pas cher, dont un au coin de la place Bolivar qui propose en dessert des énormes parts de tartes ou gâteaux succulents !

Sandrine

PS : Il y a un an, on quittait Marc, notre hôte à Cayenne, pour commencer l’aventure brésilienne jusqu’à Belem.

References   [ + ]

1. 2,4€
2. héros de la trilogie des films Pirates des Caraïbes, avec Johnny Depp
3. environ -3500 av. J.C.
4. brique composée d’un mélange d’argile, d’eau et d’un liant, ici des coquillages pilés, séchées ensuite au soleil
5. également nom du fleuve traversant la ville
6. c’est juré, c’est la dernière fois qu’on en visite un ;-